#Décryptage – Comment penser la démocratie dans une ère de «post-vérité » ?

Ce fut le mot de l’année 2016 selon l’Oxford Dictionary, son occurrence dans les médias depuis l’élection du président américain Donald Trump est très vive. L’expression « post-truth », « post-vérité » en français, connait en effet une forte popularité ces dernières années. Mais si le terme est récent, la pratique est-elle pour autant si nouvelle ?

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Le concept de post-truth apparait aux Etats-Unis à la fin du XXe[1] mais l’idée qu’il soutient est bien plus ancienne. Les philosophes ont depuis longtemps mis en évidence la divergence entre politique et vérité. Il s’agissait pour Platon d’affirmer la nécessité d’un « philosophe roi » dont le savoir le rendrait plus légitime à gouverner la cité. Ce philosophe roi possède le droit d’user du « mensonge en parole », c’est-à-dire un mensonge justifié par ses effets positifs sur la cité. Par la suite Machiavel affirmait que l’homme politique, avant d’être vertueux, doit surtout paraître vertueux.

Si ce conflit est ancien, la façon dont il se matérialise aujourd’hui est bien nouvelle. Jamais dans l’histoire les informations n’ont été aussi accessibles et à autant de monde. La technologie, qui en est responsable pour une grande part, offre l’opportunité d’informer les citoyens. Mais cette innovation cache un travers, la multiplication de point de vue entraîne une confusion sur la vérité. On observe aujourd’hui une défiance envers les médias qui n’a, en réalité, rien de nouveau[2]. Mais quand il est aussi facile et gratuit d’accéder à de l’information, il est problématique que toutes les opinions aient la même valeur.

L’expression « « post-truth » traite de tout cela, et elle dénonce encore un problème tout aussi fondamental, la perte de valeur de la vérité. En attaquant directement les émotions, certains politiques ou médias affirment que ce qui compte ce n’est plus d’être vrai mais de toucher. Rien de nouveau dans un discours qui cherche à enflammer les foules, mais le faire en assumant aller à l’encontre des faits peut être très dangereux.

 Ce problème avait très bien été mis en avant par la philosophe américaine Hannah Arendt qui a étudié le rapport entre politique et vérité. Elle expliquait dans un ouvrage de 1972 intitulé « La Crise de la culture »[3] qu’une substitution trop cohérente du mensonge à la vérité peut entraîner une perte de la vérité comme fin dans l’orientation de ses actions.

Ainsi le rapport entre démocratie, vérité et émotion resurgit d’autant plus face à la montée globalisée du populisme dont l’utilisation fréquente des affects dans ses discours permet de toucher de plus en plus de gens. Le vote libre nécessite un minimum de jugement éclairé, il semble donc nécessaire d’affirmer une coopération entre politique, citoyens, mais aussi journalistes et scientifique, pour réaffirmer la primauté des faits sur les émotions.

 

Quentin Angely 

Press Team

 

 

Sources:

[1] https://www.theguardian.com/books/2016/nov/15/post-truth-named-word-of-the-year-by-oxford-dictionaries

[2] https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/01/12/gilets-jaunes-la-haine-des-medias-n-a-rien-d-inedit_5408096_3232.html

[3] Hannah Arendt, La Crise de la culture, Gallimard, coll. « Folio », Paris, 1972

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