#Interviews – Décryptage des élections présidentelles américaines avec M. Dabila

       Monsieur Antony Dabila est postdoctorant à l’Université Lyon III et chargé du cours à l’Institut d’Études Politiques de Lyon. Également cofondateur de l’Institut d’Études Stratégiques de Défense (IESD), labélisé “Centre d’excellence du Ministère des Armées”, son parcours universitaire est le résultat d’une carrière brillante.

Dans cette interview M. Dabila répond à nos questions sur les enjeux de l’élection américaine de 2020.

  • La nouvelle présidence américaine va s’inscrire dans un contexte international tendu (relations sino-américaines, crise du multilatéralisme) doublée d’une crise sanitaire exacerbant la compétition entre États (masque, vaccin) : quels seront les défis de cette future présidence aussi bien au niveau international que national ? 

La lutte contre la montée en puissance économique et diplomatique de la Chine était une priorité sous Obama, l’a été sous Donald Trump et le restera sous Joe Biden. La « grande idée » d’Obama et d’Hillary Clinton a été le « pivot pacifique », soit le recentrage de l’activité américaine sur l’Océan du même nom, en vue de bâtir une coalition avant tout économique, visant à réduire la puissance de négociation chinoise. Mû par une vision mercantile du commerce international, Pékin est accusé par Washington de chercher des marchés captifs, qui seront rendus graduellement inaccessibles aux firmes des autres pays. À ce rapprochement économique exclusif pourrait succéder un rapprochement militaire étroit, qui donnerait naissance à zone d’influence politique chinoise très étendue, qui nuirait aux exportations de l’Amérique et de ses alliés. L’épisode du Covid-19 a montré les bénéfices politiques que la Chine pouvait tirer de sa puissance industrielle. C’est le renforcement de ce scénario que souhaite éviter Washington depuis une dizaine d’années, mais les moyens pour y parvenir varient du tout au tout selon les partis.

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  • Durant son mandat, Donald Trump s’est retiré de plusieurs organisations internationales (fin du financement de l’OMS, accords de Paris) : quels sont les effets de ces retraits ? Avec l’élection de Biden, pensez-vous qu’il tentera de renouer avec ces organisations/accords ?

La crise sanitaire de l’année 2020 a parachevé la présidence Trump, d’une certaine manière, avec le regain d’un discours anti-institutions internationales, accusées d’inefficacité et d’être le cheval de Troie de l’influence chinoise. Cette rhétorique a abouti au départ des États-Unis de l’Organisation Mondiale de la Santé, et à l’arrêt de son financement par l’État américain, qui contribuait à hauteur de 12 % du budget total. Après le retrait des Accords de Paris sur le climat et du Partenariat Trans-Pacifique, il s’agit d’un pas de plus dans l’affaiblissement des institutions de coopération internationales, sur lequel Joe Biden a promis de revenir. Mais si le président a indiqué vouloir rejoindre le traité issu de la Cop21 « le premier jour de son mandat », le 20 janvier 2021, le retour au sein des autres institutions pourrait se faire au prix de négociations, dans lesquelles Biden aura beaucoup de marge de manœuvre.

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  • Dans le contexte sanitaire actuel, la société américaine semble divisée entre 2 postures : soit la nécessité de faire passer les impératifs sanitaires avant les impératifs économiques, soit la nécessité de prioriser la vie économique sur l’enjeu sanitaire. Selon vous, quelle est l’influence de la gestion de la crise sanitaire de la Covid-19 par Donald Trump sur ces élections et ses résultats ?

Contrairement à la France, qui ne connait pas de période d’élections nationales cette année, les citoyens américains ont eu la possibilité de s’exprimer leur choix à propos du titulaire du pouvoir exécutif alors que l’épidémie battait son plein. La stratégie de Donald Trump a été très claire pendant les derniers jours de campagne : voter pour lui revenait à ouvrir (open up) l’économie, tandis que voter pour son adversaire revenait à vouloir le lock down. On peut donc dire que Trump a transformé le scrutin en référendum pour ou contre sa gestion du Covid-19. Le nombre élevé de voix qu’il a obtenu (71 millions) invite à la prudence si l’on souhaite savoir s’il a eu tort ou raison d’adopter cette stratégie.

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  • Quel avenir pour le Plan d’action global commun ? Le retrait des États-Unis de cet accord est-il le fait de Donald Trump (ce qui permettrait à Biden de retourner la situation) ou du comportement de l’Iran ?

Le plan d’action global, ou JCPOA, est un accord temporaire qui avait pour but de freiner le développement du programme atomique iranien, aussi bien civil que militaire, après le retour au pouvoir des modérés, groupés autour du président Rouhani. Bien que cet accord ne soit pas parfait et permettait à l’Iran de développer certaines technologies critiques, la production d’uranium enrichi et de centrifugeuses semblait avoir ralenti lors des premières années suivant cet accord. La sortie des États-Unis a été un prétexte parfait pour poursuivre le programme en dehors de toute supervision internationale. Les quelques éléments de renseignement parvenus jusqu’au grand public laissent penser que l’Iran a limité le développement de son programme volontairement, afin de pouvoir un jour revenir à la table des négociations en position de force. Si tel est le cas, Joe Biden pourrait faire revenir les États-Unis dans cet accord, tout en négociant une bonne conduite iranienne au Moyen-Orient. Est-ce une position de force pour Biden ? Les Iraniens pourraient tout aussi bien faire trainer les négociations pour continuer à développer leur programme et lui faire atteindre un point de non-retour, qu’il est difficile à situer de l’extérieur. Un autre scénario pourrait être la mise au point d’un accord complètement nouveau et surtout plus durable, le JCPOA ayant pour terme l’année 2025.

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  • Pourquoi y’a-t-il un tel intérêt pour les élections américaines aujourd’hui ; les États-Unis jouent-ils véritablement le rôle qu’on leur attribue au sein de l’ordre mondial ?

Le rôle des États-Unis dans le monde est irremplaçable, même si la Chine a récemment dépassé le PIB des États-Unis en Parité Pouvoir d’Achat (ou PPP), mais pas en nominal. La Chine n’est cependant pas en mesure de projeter autant de forces vers l’extérieur, afin d’atténuer tous les dérèglements de la scène internationale pouvant troubler la paix mondiale et le commerce international. Bien qu’elle soit parfois contestée, de manière légitime ou compréhensible, cette pax americana, reste aujourd’hui indispensable. Sans elle, beaucoup de pays devraient augmenter drastiquement leurs budgets militaires et baisser ceux de leur Etat-Providence, ce dont ils n’ont aucune envie. L’Islande, par exemple, n’a pas de forces armées et voit sa sécurité entièrement assurée par les États-Unis. Dans ces circonstances, l’élection américaine intéresse l’ensemble de la planète, car tous les pays « jouent » quelque chose dans leur relation avec l’Amérique. Ajoutons que le soft power de la nation américaine n’a sûrement jamais été aussi important, avec des capacités d’investissement et une production culturelle incomparable au niveau mondial. Bien peu de mes camarades auraient pu expliquer le fonctionnement précis des institutions des Etats-Unis lorsque j’étais étudiant, alors qu’aujourd’hui les auditions du Sénat américain sont suivies en direct par des dizaines de millions d’individus tout autour de la planète via les réseaux sociaux. À cela s’ajoute que la décision d’appliquer la loi anti-trust à une entreprise comme Facebook aurait des répercussions pour tout un chacun. Si Jacques Chirac s’exprimait de manière métaphorique à la suite des attentats de septembre 2001, nous sommes peut-être réellement devenus « tous un peu des Américains » depuis qu’Internet est au centre de nos échanges culturels. 

 

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