#Décryptage : l’intervention turque en Syrie, pourquoi les kurdes sont-ils visés ?


« Aucun Etat ni groupe d’Etats n’a le droit d’intervenir, directement ou indirectement, pour quelque raison que ce soit, dans les affaires intérieures ou extérieures d’un autre Etat. En conséquence, non seulement l’intervention armée, mais aussi toute autre forme d’ingérence ou toute menace, dirigées contre la personnalité d’un Etat ou contre ses éléments politiques, économiques et culturels, sont contraires au droit international. », Préambule de la Déclaration relative aux principes du droit international touchant les relations amicales et la coopération entre les Etats conformément à la Charte des Nations Unies, résolution 2625, 24 octobre 1970.

 

La Syrie semble une nouvelle fois sous le joug de conflits armés. Après un semblant d’accalmie et la défaite de l’Etat Islamique, Donald Trump retire les troupes américaines et laisse place à un nouvel affront : une offensive turque sévit trois jours plus tard contre un ennemi identifié, le peuple kurde.

Des femmes syriennes fuyant les bombardements turcs sur la ville de Ras al-Ain, dans la province d’Hassaké (voir carte), le long de la frontière turque, le 9 octobre 2019. Crédits : Delil Souleiman – Agence France

 

Le « droit d’ingérence », moteur de l’action turque

Le maintien d’une paix fragile apparaît au sortir de la Seconde Guerre Mondiale comme le leitmotiv des Nations Unies. En effet, par le développement de relations diplomatiques entre les Etats et la ratification de sa Charte, l’O.N.U. fait du maintien de la paix une priorité. Elle use de plusieurs moyens pour la garantir avec notamment son armée de casques bleus, impartiale, dont l’usage de la force est limité et surtout qui s’appuie sur le consentement des différents protagonistes mais aussi des instances d’élaboration des normes internationales. Cependant, l’émergence du concept de « droit d’ingérence » redéfinit totalement ce cadre institutionnel. Dès lors que l’aspiration à une « paix perpétuelle » paraît compromise, un Etat peut recourir, au motif du maintien de la paix, à un « droit d’ingérence ». Ce dernier apparaît dans les années 80 à l’occasion de la Guerre civile du Nigeria. Son emploi doit nécessairement présupposer une violation des droits de l’Homme ou du droit humanitaire international. Initialement entendu comme droit de regard de la communauté internationale, il se transforme très rapidement en droit d’action.

Le « droit d’ingérence » devrait à terme servir l’exaltation de la souveraineté de la nation concernée, lui permettant de rétablir un ordre sur son territoire. Sa pratique, institutionnalisée par l’O.N.U., fait de ce droit une coutume multilatérale laquelle ne cessera d’être invoquée par l’Occident. L’usage de ce droit s’avère extrêmement controversé, avec des motivations parfois bien distinctes du parachèvement d’idéaux humanistes ou démocratiques.

L’instrumentalisation de ce concept s’est largement illustrée ce 9 octobre 2019. Le président Erdogan prétexte le maintien de la paix lors de son intervention dans le nord Syrie, la répression du peuple kurde comme réelle volonté. Cette intervention ne fait que menacer un peuple d’ores et déjà largement fragilisé.

La région du Rojava, archétype de l’ingérence au XXIème siècle

Il faut tout d’abord rappeler les conditions du peuple kurde pour comprendre les derniers rebondissements. Les kurdes, qu’on estime à près de 40 millions d’individus, sont présents sur les territoires de quatre Etats, l’Iran, l’Irak, la Turquie et la Syrie. Ce peuple n’a jamais eu de statut juridique ou politique indépendant à part entière.

À l’aube de 1920, les Alliés réfléchissent à un « Kurdistan », très vite mis de côté pour assouvir leur aspirations militaires et financières de par la présence abondante de pétrole et d’eau douce sur le territoire revendiqué. Ce sont le traité mort-né de Sèvres en 1920 et plus encore celui de Lausanne de 1923, qui rendront toute affirmation d’un État kurde caduque. La volonté d’indépendance kurde ne cesse de croître depuis.

La définition matérielle de l’Etat (territoire, population, organisation politique) permet de déterminer si une collectivité humaine peut invoquer le principe de souveraineté et se revendiquer comme tel. Il faut également qu’un État soit reconnu par la communauté internationale. L’Etat n’est tout de même pas substantiel au concept de nation, le peuple kurde en est un exemple indéniable.

Le droit à l’autodétermination kurde n’est plus compris comme originellement dès lors qu’il est articulé sous le prisme d’un néocolonialisme. Ainsi, toute la difficulté réside entre l’articulation délicate entre ce droit à l’autodétermination kurde et l’uti possidetis juris, le droit à l’intégrité territoriale des Etats. C’est de ce droit que se réclame en l’occurrence le président turc. Si les kurdes possèdent une certaine autonomie en Iran, ils demeurent très peu tolérés en Irak voire opprimés en Turquie. Une partie des kurdes de Turquie s’enfuit alors en Syrie. Cette affluence de kurdes de Turquie ne cesse de croître avec l’amalgame opéré par l’Etat turc entre kurde et membre du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, organisation politique armée), considéré comme terroriste par la Turquie ainsi qu’une grande partie de la communauté internationale.

L’Opération Source de paix, plus belliqueuse que pacifiste

Après des années de guerre en Syrie, la défaite militaire de l’Etat Islamique semblait clore le combat. La décision unilatérale de la Turquie de bombarder le nord du territoire syrien relance le conflit. L’opération « Source de paix » est amorcée le 9 octobre dernier. Les troupes turques, aidées de rebelles syriens, ont pour ordre de sécuriser la zone tampon de 30 kilomètres de large entre l’Euphrate et la frontière irakienne. Cette opération a pour but de contribuer à la paix et à la stabilité de la région. Elle est censée viser l’Etat Islamique et le YPG, branche armée du Parti de l’Union Démocratique syrien. Cette zone tampon aurait pour seul but la réinstallation d’une majeure partie des 3,5 millions de réfugiés syriens dont la présence en Turquie ne cesse de déranger la population turque. Ce n’est en réalité qu’un artifice pour empêcher que les Kurdes du Rojava ne consolident leur autonomie et ne fassent leur jonction avec les Kurdes de Turquie.

Si la nécessité d’octroyer un Etat à la nation kurde peut paraître encore contestable, il est indéniable que l’action menée par Erdogan ne sert aucunement le maintien de la paix. Son intervention conduit à la mort de nombreux civils, ainsi qu’à l’exode de milliers d’entre eux.

La communauté internationale ne parvient pas à s’entendre. Le Conseil de sécurité, à la demande de cinq pays européens, ne réussit pas à former un consensus pour condamner la Turquie. Face à cette passivité, l’Etat Islamique regagne du terrain et affrontement permet à de nombreux djihadistes, auparavant détenus par les kurdes, de s’évader.

La Turquie toujours candidate à l’intégration de l’Union Européenne, allié de l’OTAN, membre du Conseil de l’Europe, continue de bafouer les conventions sous l’inaction mortifère et liberticide des institutions internationales.

El Khaouda Manal

Press Team

Pour aller plus loin…

  1. FINNEMORE, The Purpose of intervention. Changing beliefs about the use of force, Cornell university press, Ithaca (N.Y.)
  2. MOREAU DEFARGES, Droits d’ingérence dans le monde post-2001, Chapitre 1, page 17 à 22, Presses de Sciences Po

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