Le Comité de crise historique : Et si l’histoire avait pris un autre tournant ?


Exercice intellectuel propre aux pays anglo-saxons, l’idée même d’une réflexion sur une histoire alternative va à l’encontre des dogmes de l’histoire positiviste telle qu’enseignée en France. Comme le disent certains professeurs d’Histoire et Géographie : « On ne fait pas de l’histoire fiction ! », concluant ainsi d’un coup de sabre toute forme de débat.

La science historique vise l’étude des continuités et des ruptures, des décisions qui peuvent être à l’origine de bifurcations et changements. Cependant comment ne pas émettre certaines réflexions sur des événements passés. Et si Darius avait écrasé Alexandre à Gaugamèles ? Si la IVe Croisade n’avait pas dérapé en un sac de Constantinople ? Si Napoléon avait conservé la Louisiane et l’Angleterre renoncée au développement d’une flotte de guerre ? Et si, en 1917, l’Entente avait accepté la proposition de paix de Guillaume II et les États-Unis renoncés à tout interventionnisme outre-Atlantique ? Et si la Révolution islamique n’avait pas eu lieu en Iran ? Si l’URSS avait mis la main sur Werner von Braun avant les Etats-Unis ?

Same but different

A l’inverse des sessions typiques d’un Model United Nations avec leurs protocoles et leurs règlements spécifiques, un comité de crise historique est un exercice de simulation, véritable « travaux pratiques » désirant se rapprocher au plus près d’une reconstitution historique. La simulation implique une immersion au travers d’une fidélité aux possibilités techniques, au climat politico-social d’une certaine époque. Pour ainsi dire, le participant d’un comité crise n’est pas un simple figurant, il doit réconcilier le désirable et le possible pour définir sa stratégie propre. La stratégie, au sens englobant du terme, recoupe les domaines militaires, politiques, diplomatiques, économiques et sociaux. Si les conditions de départ de cet instant T sont identiques aux faits historiques, les choix politiques et donc la succession des événements peuvent, sans tomber dans l’anachronisme, déboucher sur une réalité alternative, parallèle mais surtout plausible.

Des destins alternatifs aux futurs alternatifs.

Un comité historique tente d’envisager ces « futurs inachevés […], les hypothèses d’autres destins » car « l’histoire des hommes comporte sa part d’accident d’imprévisibilité »*1. L’histoire permet de tirer des enseignements sans pour autant donner des formules toute faites et ouvre l’exercice du jugement à l’esprit. Dans ses analyses sur la guerre, Carl von Clausewitz donne une place centrale au hasard, à l’imprévu, l’irrationnel, « cette force folle […] qui rend difficile la plus simple des choses »*2, qu’il compare à un brouillard. Un tournant dans le cours des événements obéit à la décision d’un homme ou d’un groupe d’hommes et non d’une idéologie hissée au rang de systèmes de pensée. Or, chaque décision humaine comporte sa part de méconnaissance, du fait même qu’aucun individu n’est en mesure de prendre sa décision avec une connaissance et une conscience du monde parfaite. Dans cette perspective, l’aléa accentue l’imprévisibilité au point parfois de faire naître l’irrationalité. Dans ces situations particulières, la friction, le choc, la guerre, le passage à l’action, la rapidité de l’enchaînement des décisions posent le dilemme de la complexité.

Uchronie, war games : diverger sans divaguer

Exercice « fantaisiste » ou vision tronquée de l’histoire, le comité de crise se rattache tant au genre littéraire de l’uchronie qu’à l’outil du wargaming. Face à un climat d’incertitude, il permet l’amélioration de la prise de décision dans un environnement suffisamment réaliste par rapport aux réalités spatio-temporelles. Un comité de crise historique s’apparente au wargaming dans sa volonté « de recréer un affrontement militaire réel ou prospectif dans un espace et un temps défini, en permettant aux jours de s’immerger dans l’histoire […] de manière à définir des scénarios, des options, des tactiques et des stratégies, puis de les tester à travers un système de jeu préétabli intégrant le hasard »*3. Insérer l’histoire dans un comité de crise s’apparente à un excellent outil d’exploration de conséquences jamais-vues grâce à des connaissances anciennes.

De l’utilité des comités de crise historique

Cet exercice désire encourager une pensée originale et dynamique dans un environnement expérimental collectif marqué par la nécessité de faire consensus. Dans un tel cadre, la créativité est une ressource primordiale et permet d’affranchir certaines barrières en stimulant l’imagination des participants. Entre virtuel et réel, le comité de crise historique tel qu’il est proposé par le Lyon Model United Nations permet l’éclosion d’une pensée historique alternative. Pour ainsi dire, ce projet stimule la création d’une culture de la décision dans un monde incertain, imprévisible, complexe mouvant en proie à des menaces variées, déplacées, transformées et multipliées.

In fine, participer au comité de crise du Lyon MUN c’est tirer le plein enseignement des paroles pragmatiques de Benjamin Franklin sur l’utilité du jeu d’échec : « « Dis-moi et j’oublie, enseigne-moi et je me souviendrais, implique-moi et j’apprends. »*4.

Un bon comité de crise historique

Volonté d’écriture d’une vérité historique intangible, perspective d’analyse contre-factuelle des divergences historiques, le comité de crise historique ne se présente pas comme un jeu de l’esprit. En effet, tout bon participant à un comité de crise historique se doit de connaître son sujet et son personnage. Il nécessaire de mener un important travail de documentation sur les potentiels militaires, économiques de votre personnage et des potentiels ennemis/adversaires. La connaissance acquise par anticipation permet le pouvoir. Tout bon participant se doit d’avoir sous les yeux des informations ne l’induisant pas en erreur et le dotant des plus grandes chances de victoire. Un comité de crise ambitionne avant toute chose de comprendre un instant T sans tomber dans une vision binaire tronquée des événements. L’invitation lancée à chaque participant est celle d’un détachement du roman national, sans sombrer dans les conclusions hâtives, et en pleine connaissance du champ des possibles. Dans le cadre de ce comité, chaque participant incarne un personnage avec ses qualités et ses défauts, source de contraintes ou d’avantages qu’il s’agit de jouer ou de contourner. Ainsi, chaque personnage dispose d’une image mythifiée remplie de croyances et d’attitudes qui vont jalonner ce plongement historique.

Cher délégué en devenir du comité de crise historique, les inscriptions sont ouvertes !

Gilles Texier,
membre du comité de crise historique

*1 – M. BERCE Y, Nouvelle Histoire de la France moderne, la naissance dramatique de l’absolutisme 1598-1661, Paris, Seuil, 1992, p. 8. Cité par SAPIR Jacques, 1940, Et si la France avait continué la guerre, Paris, Tallandier, 2010, p. 10

*2 – Cité par LOPEZ Jean, in Guerre et Histoire, Hors-série, n°3, « Et si ça s’était passé autrement ? », nov 2017, p. 3.

*3 – LEVASSEUR Guillaume, « De l’utilité du wargaming », Note de recherche n°47 de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire, 20 oct 2017

*4 – FRANKLIN Benjamin, The Morals of Chess, The Columbian Magazine, Décembre 1786.

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