Pillage en Syrie et financement du terrorisme : enquête sur les « antiquités du sang »


Perses, grecs, romains, byzantins, arabes mais encore français sont une petite partie des peuples qui ont dominé la Syrie. Les premières traces de l’agriculture et de l’élevage ont été trouvées sur ce territoire, tout comme le premier alphabet. La Syrie est un carrefour de civilisations. A ce titre l’Etat moderne tel qu’on le connait aujourd’hui est une mine patrimoniale et reflète des millénaires de civilisations.

Berceau et cimetière de la civilisation

Source d’une immense richesse culturelle pour retracer l’histoire du monde, le patrimoine Syrien est aujourd’hui devenu une source de richesse économique pour les pillards et les belligérants. L’année 2011, en même temps qu’elle marque le début de la guerre civile syrienne, révèle l’accélération du pillage. Le conflit, qui a fait plus de 300 000 morts et qui a créé la crise de l’immigration en déplaçant 50% de la population, a aussi été une catastrophe sur le plan patrimonial. Les sept sites exceptionnels syriens et classés au patrimoine de l’UNESCO ont tous été inscrits sur la liste du patrimoine mondial en péril. Bosra, Damas, le Krak des Chevaliers, Palmyre et plus récemment Alep sont une petite partie représentative du drame destructif qui œuvre en Syrie.

Des monuments mondialement connus comme l’arc de triomphe à Palmyre ou encore son fameux lion ont été complètement détruits. D’autres ont été fortement endommagés comme le théâtre romain à Bosra. Les récents bombardements russes à Alep, considérés comme les plus destructeurs depuis 2 ans, ont éventré la citadelle d’Alep, anéanti son souk mais aussi brisé une partie de la Grande Mosquée, la plus grande et ancienne de la ville.

War dogs : pilleurs et contrebandiers

Outre les bombardements et les affrontements au sol, un autre mal sévit en Syrie : le pillage. Déjà présent avant la guerre, celui-ci n’a eu de cesse d’augmenter ces quatre dernières années. Jesse Casana, spécialiste archéologique à l’université de Dortmund, nous apprend que plus de 3 000 des 15 000 grands sites archéologiques du pays ont été pillés depuis le début de la guerre. Cette augmentation sans précédent du pillage est une menace directe pour le patrimoine archéologique de la région.

La question est alors de savoir pour ce chercheur à qui profite le pillage. Qui sont ces « war dogs » qui tirent profit de la guerre ? Dans une analyse par imagerie satellite, Jesse Casana dresse un constat surprenant. Contrairement aux idées reçues, le soi-disant « Etat islamique » n’est pas le seul fautif de ce phénomène. Et pour cause, 21,4% des sites détenus par le groupuscule terroriste sont pillés alors que ce même pourcentage grimpe à 26,6% pour les opposants au régime et monte jusqu’à 27,6% pour les Kurdes. En revanche, le groupe islamique est caractérisé par un pillage intense. En effet, 42% des sites pillés le sont massivement contre 23% dans les zones contrôlées par Al-Assad, 14% chez les opposants au régime et 9% dans les zones Kurdes. Adversaires ou alliés, tous s’entendent au moins sur un point : la fin justifie les moyens.

Evolution du pillage dans un lieu proche de Palmyre. A gauche le plan en 2011 avant la guerre et à droite en 2015. © Digital Globe 2015

Ces chiffres ont connu une croissance récente. Au début de la guerre, l’organisation terroriste se contentait de taxer à hauteur de 20% les pillards qu’elle autorisait à fouiller. Par la suite, au milieu de 2014, l’organisation s’est appropriée le mouvement et a développé ses propres équipes d’archéologues et de fouilleurs selon le Guardian. Ce commerce devenait suffisamment lucratif pour que l’EI investisse dedans et crée un pillage à échelle industrielle. C’est une de ses principales ressources avec le pétrole et le kidnapping. Une enquête de la BBC a retrouvé des anciens contrebandiers de l’EI. Ceux-ci évoquent alors des montants pouvant aller jusqu’à plus d’un million de dollars pour une seule pièce. Une question fondamentale, aussi bien qu’éthique, reste alors en suspens… Qui achète et, dans un sens, finance l’EI ?

De la Syrie à Londres

Aussi paradoxal que cela puisse paraitre, la majorité des antiquités pillées en Syrie qui quittent le pays se retrouvent… en Europe et aux Etats-Unis. Pour cela l’organisation terroriste repère des points stratégiques intermédiaires entre la Syrie et l’Europe. Ainsi, des contrebandiers amènent la marchandise dans des villes comme Beyrouth au Liban ou encore dans des villes au sud de la Turquie. L’objectif est de trouver un carrefour entre le Moyen-Orient et l’Europe où son espace Schengen facilite grandement la circulation. Sur place, les passeurs rencontrent des marchands locaux qui eux se chargent de la rencontre avec des acheteurs européens. Un de ces revendeurs explique à la BBC : « Ils les appellent, leur envoient des photos… des acheteurs viennent d’Europe pour voir et contrôler les produits avant de les ramener avec eux. »

L’archéologue américain, Christos Tsirogiannis, évoque des places comme celles de Genève, Bâle, Zurich, Londres ou encore New-York comme particulièrement actives dans l’achat d’antiquités pillées. Un tel constat est confirmé par Mark Altaweel, archéologue londonien. Assisté par le Guardian, ce chercheur a tenté la folle expérience de trouver des antiquités syriennes au sein même de la capitale anglaise. Ce spécialiste fut étonné de la facilité déconcertante pour trouver ces « trésors sanglants ». Quelques heures seulement ont suffi ! Des reliques de Palmyre, des pièces ou encore des statues sont déjà présentes sur le marché londonien. A chaque découverte, Altaweel s’est retrouvé face à des vendeurs des plus évasifs sur l’origine de ces objets. Changement de propriétaires, jeu de passe entre vendeur et restaurateur, absence de preuve papiers sur l’origine du produit, rendent ce marché complétement opaque.

Ce pillage des « antiquités du sang » soulève un enjeu encore plus important que la destruction du patrimoine, qu’est la morale et la responsabilité. Les Européens financent leur propre menace, leurs propres ennemis et leurs propres pertes à l’instar des attentats de 2015. Il semblerait que l’humanité s’arrête aux frontières de l’appât du gain…

Ronan Pezzini

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