#Décryptage – Quel rôle jouent les GAFAM dans les relations internationales ?

« L’importance stratégique des voies de communication et voies commerciales n’est plus à établir : l’hégémonie romaine fut rendue possible grâce au contrôle des routes par les légions romaines ; l’hégémonie britannique reposait, entre autres, sur le contrôle des voies maritimes par leur flotte. La révolution numérique, en faisant converger la communication et le commerce vers ce jeune réseau, semble consacrer à l’Internet le statut de nouvelle « route du commerce » Guillaume Fleury

Très peu régulé, et souvent déclamé comme « un espace de surveillance et un terreau propice à la désinformation et aux complots », Internet, par l’intermédiaire des GAFAM, occupe désormais une place de plus en plus importante sur le devant de la scène internationale.

En 2016, les géants du numérique Facebook et Twitter avaient déjà été pointés du doigt pour avoir laissé se propager de fausses informations lors de la campagne pour les élections états-uniennes. En effet, l’opération d’influence du Kremlin permise par Facebook avait été pointée du doigt comme étant responsable de la défaite d’Hillary CLINTON face à Donald TRUMP.

Après de nombreuses allégations accusant les GAFAM d’être « l’ennemie de la démocratie », ces dernières, en vue de se prémunir de nouveaux scandales, n’hésitent plus à suspendre, voire à supprimer de façon définitive tout compte susceptible de nuire à leur image. Fin 2020, le réseau social avait annoncé avoir supprimé trois réseaux gérés de Russie et de France, « dont un lié à l’armée française » et dont les participants usaient de faux profils ; ces derniers étant mis en cause dans des « opérations d’interférence en Afrique». Sous de fausses identités, les utilisateurs louaient les actions de l’Armée française en Centrafrique et au Mali, et exprimaient le soutien à la politique française sur place. Plus encore, « des allégations sur de possibles ingérences de la Russie dans les élections en République centrafricaine » étaient proclamées.

Parallèlement à cela, si l’on se positionne sous le prisme des relations internationales, celles-ci ont vu, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, et plus encore, depuis la fin de la Guerre Froide, l’émergence de nouveaux acteurs sur la scène internationale qui jusque lors n’était dominée que par les entités étatiques. Cependant, ce n’est que depuis quelques années que ces nouveaux acteurs, privés pour la plupart, gagnent en puissance face aux États, jusqu’à parfois inverser les rapports de force.

Tout un chacun se rappelle du bras de fer Union européenne/GAFAM dans l’affaire de l’optimisation fiscale dénoncée par la Commission européenne.

De quelles façons les GAFAM, géants mondiaux du numériques, harponnent-t-elles les relations interétatiques, et plus encore, comment sont-elles parvenues à renverser le rapport de force avec les entités étatiques ?

Les GAFAM ou l’émergence de nouveaux rivaux des puissances étatiques.

Un poids économique considérable.

Avec une capitalisation boursière estimée jusqu’à 8000 milliards de dollars, les GAFAM dépassent de loin l’ensemble des entreprises du CAC 40 et « a fortiori, le PIB de la France», à l’instar de celui de nombreux autres États. Si ce constat ne semble pas alarmer nos gouvernements, certains spécialistes, et acteurs de la vie économique s’inquiètent de la montée en puissance des GAFAM aussi bien sur la scène internationale qu’à l’échelle des organisations régionales et des États. « Jamais dans l’histoire du monde, nous avons eu affaire à des sociétés aussi puissantes. Elles sont effectivement plus riches que la plupart des États», souligne Alain JUILLET, ancien directeur du renseignement à la DGSE, qui fut également haut responsable de l’intelligence économique à Matignon.

Un poids sociétal sans équivalent.

Outre leur poids économique évident, les GAFAM jouent depuis quelques années maintenant, un rôle majeur au sein de la société civile et politique des États.

Cette montée exponentielle s’explique notamment par le pouvoir que les géants du numérique ont sur l’opinion publique. À ce propos, François-Bernard HUYGHE emprunte à très juste titre l’expression de « dépendance cérébrale » à laquelle font face les utilisateurs. À cela, il ajoute ; « que nous voulions nous adresser à nos pairs horizontalement ou traiter verticalement une information rare et utile, nous allons spontanément vers les mêmes vecteurs ». Ce qui est intéressant, est de voir à quel point les GAFAM, grâce à des algorithmes sélectionnant des informations partisanes, confortant les utilisateurs dans leur vision du monde, s’immiscent dans notre intimité, jusqu’à créer des bulles cognitives. Ce phénomène consiste à s’enfermer intellectuellement avec d’autres personnes qui nous ressemblent et donc qui pensent comme nous, ce qui a pour effet de nuire totalement au débat. En effet, de par ces algorithmes, les utilisateurs ont peu de chance d’être exposés à des informations qui ne les confortent pas dans leurs avis habituels, ou qui sont contraires à leurs croyances.

Parallèlement, si les GAFAM promettaient jusqu’alors une sécurité maximale des échanges, de récents évènements ont révélé que lorsqu’il s’agissait de données personnelles, il en était tout autre. Le célèbre lanceur d’alerte Edward SNOWDEN a justement mis en garde les internautes à l’encontre de WhatsApp en les encourageant à utiliser d’autres applications, allant même jusqu’à en affirmer que si Télégram n’était pas suffisamment sécurisé, il serait déjà mort.

Cette annonce suffit pour que des millions d’internautes migrent de l’application de messagerie en ligne vers d’autres applications équivalentes plus sécurisées.

Un changement des rapports de force

Un manque de docilité face aux législations nationales

Pendant des siècles, un seul acteur dominait la scène internationale : l’État. L’État en tant qu’entité régalienne, souveraine en sa culture, en ses droits, en sa justice, en son économie.

Aujourd’hui, non seulement l’État n’est plus seul sur la scène international, mais il n’est également plus seul régent en son territoire.

Sur le plan culturel, les GAFAM, également à travers l’usage qu’en font les utilisateurs, dictent un mode de vie, une façon de penser, plus encore et de manière plus récente, une idéologie – celle du Transhumanisme ou de « l’Homme augmenté », dont l’espérance de vie et les capacités mentales dépasseraient de loin celles de nos sujets contemporains.

Sur le plan juridique, malgré les nombreux « procès, actions ou projets de lois visant à réguler le contrôle des données, les ententes ou les discours de haine sur internet », le monde des GAFAM se camoufle derrière le célèbre leitmotiv « code is law » (le code est la loi). Alain Juillet alerte également sur un remplacement des juges par les GAFAM, qui s’octroient le droit de censurer la parole de certains – comme Facebook et Twitter ont pu le faire avec Trump, et pourront le faire avec d’autres.

Parallèlement, l’ancien directeur du renseignement de la DGSE constate un renversement des rapports de forces : « à l’évidence, elles peuvent désormais poser des problèmes à des États, si tel est leur bon plaisir. Si elles décidaient de faire de la sorte en France, elles y perdraient un peu, mais nous beaucoup plus ».

À l’échelle régionale, les GAFAM ont, en outre, su démontrer leur capacité à contourner les législations fiscales au moment de la médiation du cas irlandais.

Jusqu’où iront les GAFAM ?

Si en 2020 le monde entier fut frappé par le Covid-19, laissant derrière lui de nombreux perdants, la pandémie fut une réelle aubaine pour les GAFAM, qui virent leurs recettes grimper au fur et à mesure que celle-ci grandissait. Si Jeff BEZOS, Marc ZUCKERBERG, et Bill GATES songeaient depuis quelques années à investir dans de nouveaux secteurs, le contexte sanitaire fut l’occasion pour le patron de Microsoft, de racheter des fichiers médicaux des malades. En outre, d’autres projets futurs des GAFAM pourraient nous interroger, tels que la création de monnaies numériques, totalement décentralisées, ou encore la mise en place de passeports, témoignant ainsi de leur puissance intrinsèque considérable ainsi que de leurs capacités de contrôle et d’intervention à l’échelle internationale.

Toutefois, si les GAFAM ont l’avantage, dans leur puissance, de ne pas être limités par des frontières, celles de la Chine parviennent à conserver face aux géants états-uniens du numérique, une certaine étanchéité. Et pour cause, la Chine possède désormais ses propres GAFAM, les BATX qui « représentent à eux quatre plus de 950 milliards de dollars de capitalisation boursière». Crées dès la fin des années 90 pour répondre à un vide latent engendré par une censure des GAFAM qui prônaient le principe de l’internet libre et la libre circulation des informations, les BAXT bénéficient aujourd’hui d’une position de leaders en Chine, et tentent de concurrencer les GAFAM à l’échelle internationale. Malgré le fait que ces derniers soient encore loin devant leurs concurrents chinois, ils perdent néanmoins un marché de 1,4 milliards d’utilisateurs – ce qui représente 4 fois le marché états-uniens ; et voient certaines de leurs applications désormais concurrencées par des entreprises chinoises. C’est notamment le cas de TikTok qui connut une percée fulgurante à l’international avec plus de 800 millions d’utilisateurs dans le monde et 2 milliards de téléchargements depuis sa création, de quoi faire de l’ombre à Instagram, Facebook ou encore Snapchat.

Cette montée en puissance des géants de la tech chinois pourrait être l’embryon d’une guerre froide entre deux Internets totalement hermétiques l’un à l’autre dont l’un serait dominé par l’Empire du Milieu, et l’autre par le pays de l’oncle Sam. 

 

 

Ambre Mathieu

AUSG – Pôle Presse

 

 

Sources:

http://- https://www.france24.com/fr/afrique/20201216-afrique-facebook-ferme-des-comptes-de-désinformation-certains-liés-à-l-armée-française

http://- https://www.erudit.org/fr/revues/ei/2008-v39-n1-ei2395/018720ar/

http://- https://www.lesechos.fr/tech-medias/hightech/gafa-americains-versus-batx-chinois-qui-va-gagner-1164140

http://- https://www.franceculture.fr/numerique/lexpansion-des-batx-les-gafam-chinois

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