#Décryptage – Le conflit du Haut-Karabagh

           Après six semaines de combats meurtriers, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont signé le 9 novembre dernier un accord de cessez-le-feu qui met fin aux hostilités dans le Haut-Karabagh en consacrant la victoire de l’Azerbaïdjan. Si la fin des combats constitue un soulagement pour l’ensemble des acteurs, les répercussions politiques peuvent être les prémices de mouvements dépassant la simple région du Caucase. Le Haut-Karabagh, le rôle d’Etats tiers dans le conflit et la position ambiguë de la Communauté internationale, on vous explique tout !

Les origines du conflit du Haut-Karabagh

               L’Arménie et l’Azerbaïdjan voient leurs destins se croiser au début du XXème siècle en étant toutes deux intégrées à l’URSS après la victoire des Bolcheviks en Russie. Cette satellisation communiste implique de faire disparaître les sentiments nationalistes et religieux des peuples pour les remplacer par l’attachement à l’idéologie socialiste-soviétique. Pour l’Azerbaïdjan, nation seulement née en 1918, la transition ne fut pas très difficile du fait de sa  relative jeunesse. En revanche, l’Arménie pouvait se targuer d’être l’une des nations les plus anciennes au monde. Premier peuple chrétien, son héritage culturel n’a que peu d’égal dans le monde. Depuis plusieurs siècles, les arméniens ne se définissent pas par rapport à un territoire (qui a pendant longtemps fait l’objet de diverses occupations), mais par rapport à un sentiment d’appartenance commun, un sentiment national présent aussi bien dans l’empire ottoman que dans les Khanats d’Iran ou encore en Europe. Ainsi, la transition vers le contingent soviétique eut des répercussions bien différentes entres l’Azerbaïdjan et l’Arménie.

            Le point de tension à l’origine des conflits actuels réside dans la fameuse « Pax Sovietica ». Afin de briser ces sentiments nationaux que nous avons énoncés plus haut, le Secrétaire général du Comité central du Parti communiste soviétique de l’époque, Joseph Staline, décide de découper administrativement les territoires pour y intercaler des ethnies minoritaires et ainsi, faire reculer ces sentiments nationalistes qui constituent à ses yeux, un obstacle à l’idéal communiste. Dès lors, des territoires historiquement arméniens (la preuve étant les édifices chrétiens construits il y a 1500 ans), sont cédés à l’Azerbaïdjan. Très vite, les premiers nettoyages ethniques apparaissent entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, notamment le massacre de Chouchi en 1920 où 20 000 arméniens furent tués. Après le traumatisme génocidaire de 1915, l’Arménie craint de subir une nouvelle désillusion territoriale qui l’amputerait de ses possessions ancestrales.  Une nouvelle défaite après la politique expansionniste turque constituerait en effet  une réelle atteinte à un enjeu sécuritaire et identitaire majeure, l’Arménie étant un peuple chrétien entouré de communautés musulmanes que les spécialistes qualifient de menace du « serpent vert ».

            La situation se fige jusqu’à la fin des années 80. L’URSS est à bout de souffle, les deux peuples sentant que l’équilibre dans la région peut être amené à évoluer. Les deux camps défendent leurs positions en s’appuyant tout deux sur des principes du droit international. L’Arménie invoque l’antériorité de sa présence sur le territoire qui offrirait à ses yeux une légitimité que 70 ans de parenthèse soviétique ne peut effacer. Le second argument du camp arménien relève du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ». A ce titre, un référendum en 1991 a été conduit dans le Haut-Karabagh, le résultat étant sans appel : l’indépendance de l’Etat est approuvée par la population à 99,98%. En effet, à la dissolution de l’URSS, les anciens Etats satellites ont tous obtenu leur indépendance mais pas le Haut-Karabagh, son rattachement à l’Azerbaidjan lui paraît donc caduc. De son côté, l’Azerbaïdjan brandit un autre principe du droit international : le respect des frontières établies ou intégrité territoriale. En guise de représailles , les azerbaïdjanais ciblent les arméniens de Soumgaït (une ville à l’est de l’Azerbaïdjan) entre le 27 et 29 dévirer 1988 faisant officiellement 327 victimes.

             Ces événements officieux débouchent deux ans plus tard, le 13 Janvier 1990, sur une véritable guerre, qui survient après le massacre d’arméniens dans le district de Chahoumian, avec des prises d’otages réciproques. Les efforts se concentrent alors sur la prise de Stepanakert, la capitale du Haut-Karabagh. L’Arménie multiplie les victoires, prenant tour à tour l’ancienne capitale Chouchi en 1992, le corridor de Latchine en 1993 et plusieurs districts. La « continuité territoriale » est alors établie entre le Haut-Karabagh et l’Arménie au prix d’un blocus persistant, ces derniers occupant l’équivalent d’un cinquième du territoire azéri. Un cessez le feu a été conclu en mai 1994 mettant fin à la guerre débutée officiellement quatre ans plus tôt. Les positions se gèlent et la mixité dans les villages est impossible. Au total, entre 1988-1994, le conflit a coûté la vie à 30 000 personnes, avec environ un million de personnes déplacées, ce qui crée des vides humains, et des villages entiers détruits. Mais cette sortie de guerre n’a pas trouvé d’issue politique à ce conflit, et tous les mois, des soldats protégeant les fronts respectifs décèdent. La prétendue « amitié entre les peuples soviétiques » paraît alors bien loin.

Préoccupé par la tension cyclique qui habite la région, le Conseil de l’Europe s’y est penché sans pour autant parvenir à un compromises entre les deux protagonistes. Pour régler ce conflit latent, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) a créé un groupe de négociation, composé de la France, les Etats-Unis et la Russie, chargé de trouver une sortie de crise convenable à tous les acteurs : c’est le Groupe de Minsk.

L’accord du cessez-le-feu : contenu et conséquences

           L’accord du cessez-le-feu, supervisé par la Russie, se décompose en plusieurs mesures toutes à l’avantage de l’Azerbaïdjan. Parmi celles-ci, le Haut Karabagh est récupéré en grande partie par les autorités de Bakou, notamment la ville stratégique de Chouchi. Cette avancée territoriale oblige de nombreux villages arméniens à céder leurs habitations, la plupart préférant brûler les constructions pour ne rien laisser à l’ennemi. L’Arménie craint également que l’Azerbaïdjan détruise tous les édifices arméniens et chrétiens, véritable trésor du patrimoine mondial. Le risque de réécriture de l’histoire  est  monnaie courante avec Bakou qui n’hésite pas à requalifier les territoires et inventer la présence de populations ancestrales afin de légitimer sa présence. Le deal comprend également la création d’un corridor reliant l’Azerbaïdjan à sa région du Nakhitchevan (séparées par l’Arménie) et ainsi entreprendre une continuité territoriale entre le pays et la Turquie, deux Etats très proches se considérant comme frères.

            La Turquie, justement, a été un acteur de l’ombre dans ce conflit. Très active ces dernières années, Ankara souhaite entreprendre un néo-ottomanisme afin de réaffirmer sa puissance et ainsi se présenter comme le phare de la contestation islamique sur la scène internationale. L’ingérence turque a été observé en Syrie, en Chypre, en Libye, son nouveau terrain d’expansion se trouve donc être le Haut-Karabagh. Le président Erdogan a appuyé les forces azerbaïdjanaises de diverses manières illégales. En effet, au delà de l’envoi des forces spéciales turques, Ankara a également envoyé des mercenaires djihadistes syriens combattre au front les arméniens. Des témoignages de prisonniers nous apprennent que ceux-ci sont rémunérés 2 000$ avec une prime de 100$ par tête décapitée. Cette intrusion dans un conflit qui ne la concerne pas couplée par des méthodes illégales et barbares démontrent bien le sentiment de puissance que souhaite dégager la Turquie. Pourtant membre de l’OTAN, ses agissements sont alarmants pour l’Occident et plus particulièrement l’Union européenne, qui s’est distinguée par son mutisme lors de cette crise.  Il y avait pourtant matière à s’indigner pour la communauté internationale car au-delà de l’envoi de djihadistes sur le front, l’Azerbaïdjan n’a pas hésité à utiliser des techniques interdites par le droit de la guerre. En effet, l’emploi de phosphore blanc (gaz qui, au contact de l’air, brûle) a été utilisé dans les parties boisées du Haut-Karabagh pour faire reculer les défenseurs arméniens. L’utilisation de cette arme, qui détruit tout sans distinction, pose la question du lien qu’entretient l’Azerbaïdjan avec ce territoire. 

Quid de la communauté internationale ?

             Divers éléments peuvent expliquer le silence des autres acteurs internationaux. Les Etats-Unis, arbitre du conflit via le groupe de Minsk, sont au cœur de l’élection présidentielle, l’appareil diplomatique est donc en veille, dans l’attente de la prise de fonction officielle du nouveau président. Quand à la France, l’Azerbaïdjan constitue un partenaire qu’il faut savoir ménager. En effet l’UE, ne voulant pas être totalement dépendante de la Russie quand à son approvisionnement en matières premières, a poussé pour la création d’une alternative : il s’agit de l’oléoduc « BTC »  dû fait des noms des villes qu’il traverse (Bakou-Tbilissi-Ceyhan). En étant sur cette ligne stratégique, l’Azerbaïdjan peut vendre son pétrole et dispose d’un levier de pression dans ses confrontations avec l’Occident. Cette complaisance avec Bakou ne constitue aucunement une nouveauté, le pays étant dirigé depuis 1993 par Heydar Aliev, un ancien cadre supérieur du KGB puis par son fils Ilham Aliyev d’une main de fer. Qualité de dictatorial, le régime est fréquemment pointé du doigt par sa répressivité et son autoritarisme. A ce titre, le pays est classé 168eme sur 180 en terme de liberté de la presse selon le dernier classement de Reporters Sans Frontières. Par ailleurs, l’Etat policier se distingue par sa faible adhésion au respect des droits de l’homme, à la transparence des élections et à l’Etat de droit. Malgré tous ces éléments, il est bien étonnant que la volonté messianique américaine de « répandre la démocratie » n’ait jamais toqué à la porte de ces deux autocrates.

            Ainsi, le conflit du Haut-Karabagh et la défaite arménienne ne doivent pas être perçues comme une querelle régionale qui n’intéresse que lesdits protagonistes. La menace d’un pan-turquisme portée par une vision rigoriste de l’islam constitue un danger civilisationnel pour l’Occident qui ne peut désormais plus détourner son regard, sous peine d’en être la prochaine victime.

 

 

Sources : 

BREAULT Yann, JOLICOEUR Pierre, LESVESQUE Jacques “La Russie et son ex-empire reconfiguration géopolitique de l’ancien esapce soviétique” – Presse de Science Po, 2003.

DEYON, Sophie. “Conflit du Haut-Karabagh : le ressenti des acteurs locaux”, IRIS, https:// www.iris-france.org/78664-conflit-du-haut-karabagh-le-ressenti-des-acteurs-locaux

GEGIN, Léo. “L’équilibre des forces au Haut Karabakh, frictions, dissuasion et risque de déflagration”, https://www.grip.org/sites/grip.org/files/RAPPORTS/2016/ Rapport_2016-7.pdf

MINASSIAN Gaïdz . “Géopolitique de l’Arménie”, Ellipses, référence géopolitique.

PETITHOMME, Mathieu. « Étatisation et nationalisation du territoire contesté de la République du Haut-Karabagh Vivre et évoluer sans reconnaissance internationale », Revue d’études comparatives Est-Ouest, vol. 42, no. 4, 2011, pp. 83-106.

RADVANYI, Jean. “ Les Etats postsoviétiques identités en construction, transformations politiques, trajectoires économiques”- Armand Colin , 2003. (consulté le 7 février 2020)

 

 

 

Alexandre Minassian 

Press Team

 

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