#Décryptage – Le cas Navalny au centre du conflit Nord Stream 2

Navalny, porte-parole du mouvement anti-corruption depuis les premières heures

PHOTO / REUTERS / SHAMIL ZHUMATOV

Né un 4 juin 1976 à Boutyne, dans l’oblast de Moscou, Alexei Anatolievitch Navalny débute une carrière d’avocat en 1999, après avoir été diplômé en droit de l’université russe de l’Amitié des Peuple.

En 2009, par l’intermédiaire du Yale World Fellow, et aidé par les recommandations du célèbre joueur d’échec Garry Kasparov, de la journaliste du Times, Evgenia Albat ou encore de Serguei Gourev, économiste, il étudie à l’Université de Yale aux États-Unis.

À l’époque conseiller du gouverneur de l’oblast de Kirov, Alexei Navalny est déjà connu pour avoir dénoncé de nombreux faits de corruption en Russie, notamment à travers son blog “Navalny”. C’est ainsi qu’il se mue progressivement en lanceur d’alerte, et va jusqu’à être surnommé “l’Erin Brochovich russe” par le magazine Times.

Alors que Vladimir Poutine est sur le point de reprendre les rennes du pays après quatre ans sous le joug de Medvedev, Alexei Navalny se dresse en farouche opposant, qualifiant le parti de Poutine, “Russie unie”, de parti “des voleurs et des escrocs”. Cette déclaration sera suivie de vives manifestations à l’issue desquelles Navalny sera emprisonné trois semaines. Vu de l’extérieur, les puissances étrangères le considèrent comme seul opposant “sérieux” de Poutine – le Kremlin contrôlant de près chaque voix levée à son encontre.

Consterné face à la corruption massive interne, Navalny fonde en 2011 la Fondation anti-corruption.

Les mois qui suivront se résument par de multiples actions de contestations et de courts séjours en prison.

En 2013, il est notamment condamné à 5 ans de camp avec sursis pour détournement de fonds d’une société forestière. Cette peine sera lourdement dénoncée et contestée par les puissances occidentales états-uniennes et européennes.

La même année, il perd les élections municipales de Moscou face à son opposant et maire sortant, Sergueï Sobianine, nommé par un décret de Poutine en 2010. À ce propos, sa campagne s’était faite remarquée pour avoir été principalement axée autour de l’immigration – les migrants étant selon lui responsables de nombreux délits ;

Cinq années plus tard, alors qu’il vient d’annoncer sa candidature aux présidentielles russes de 2018, Alexei Navalny est arrêté fin mars 2017 lors de manifestations anti-corruption organisées à Moscou. Il sera encore une fois condamné à deux semaines de détention. À sa sortie, il est déclaré inéligible par la commission électorale centrale qui justifie sa décision par la condamnation à cinq ans de prison avec sursis dont il a été frappé suite à l’affaire Kirovles.

Là encore, les semaines qui suivent sont marquées par de multiples arrestations, condamnations, notamment pour avoir dénoncé les élections présidentielles dont il a été exclu, et appelé à leur boycott.

Comment le nom de Navalny est-il revenu sur le devant de la scène ?

Le 20 août 2020, alors à bord d’un avion, Alexei Navalny est pris d’un malaise soudain, et est immédiatement transféré à l’hôpital de la Charité de Berlin. Les médecins allemands qui le prennent en charge déclarent que l’opposant russe du Kremlin présente des traces d’empoisonnement. De son côté, Moscou conteste toute implication dans cette affaire et affirme “ne voir aucune raison d’accuser l’État russe”.

Pourtant, mi-septembre, deux laboratoires suédois et français confirment la position des médecins allemands, et dénoncent un empoisonnement à un agent neuro-toxique de type Novitchok – “une  substance conçue par des spécialistes soviétiques à des fins militaires”. Lors d’un entretien téléphonique avec Poutine, Emmanuel Macron évoque les termes de “tentative d’assassinat”.

Aujourd’hui de retour en Russie, Alexei Navalny est actuellement emprisonné, et ce, pour une énième fois.

Le 3 février 2021, il est en effet condamné à une peine de trois ans et demi d’emprisonnement par le Tribunal de Moscou pour avoir violé son contrôle judiciaire alors qu’il était à Berlin afin de s’y faire soigner. Si la peine se voit confirmée, Alexei Navalny passera exactement deux ans et huit mois derrière les barreaux – sa peine passée sous résidence surveillée en 2014 étant décomptée du temps total ;

Quel lien entre l’affaire Navalny et l’affaire du Nord Stream 2 ?

Nord stream 2 : un projet clivant

Le Nord Stream 2 est un projet de gazoduc consistant en deux tubes de gazoduc longeant le premier existant – Nord Stream ; reliant la Russie et l’Allemagne après un trajet de 1 230km sous les eaux de la mer Baltique. Ces deux tubes ont été pensés afin de permettre le doublement du volume des livraisons directes de gaz naturel russe vers l’Europe occidentale”.

Estimé à la modique somme de 9 millards d’euros, ce gigantesque projet est financé par moitié par Gazprom et par 5 compagnies européennes – apportant chacune 950 millions d’euros ; “les allemands Wintershall et Uniper, l’anglo néerlandais Shell, le français Engie et l’autrichien OMV.”

Vivement attendu par les principaux intéressés, le projet Nord Stream 2 divise depuis quelques années et n’a d’ailleurs pas rencontré un pareil engouement du côté des pays de l’Est ainsi que des États-unis. En effet, ces dernier n’ont pas hésité à adopter mi-2017 un projet de loi menaçant de sanctions économiques toutes les sociétés “qui participeraient au projet du gazoduc.”

L’affaire Navalny comme moyen de pression

Toutefois, l’arrestation d’Alexei Navalny a fait quelque peu changer de positions certains pays de l’Union européenne concernant le chantier en construction du Gazoduc Nord Stream 2.

Premièrement, l’Union européenne, en tant qu’entité supra nationale, souhaite infliger à la Russie la cessation immédiate du chantier comme sanction pour avoir arrêté le principal opposant à Vladimir Poutine.

Alors au micro de France Inter, Clément Baune, Ministre des affaires européenne déclare que “si les sanctions européennes à l’encontre de la Russie ne suffisent plus, l’abandon du Nord Stream 2 reste une option sur la table.”

De son côté, Jean-Yves Le Drian encourage l’Allemagne à renoncer à ce projet, tout en mettant celle-ci face à “ses responsabilités”.

Indéniablement, mettre un terme au projet frapperait durement le Kremlin sachant que “80% des expirations de gaz sont tournées vers l’Europe.” De surcroit et de manière plus symbolique, cela reviendrait à réduire considérablement le pouvoir d’influence de Moscou sur le bloc occidental.

L’ancien ambassadeur de France à Moscou et directeur de recherche associé à l’IRIS, Jean de Gliniasty, explique que “pour la Russie, ce gazoduc est un élément symbolique : il accroit son interdépendance avec l’Allemagne. Mais elle y a également un intérêt politique : Nord Stream 2 lui permettrait de contourner l’Ukraine et la Pologne, sur le territoire desquelles passe encore le gazoduc Yamal.”

Toutefois, malgré les encouragements des pays de l’Union européenne et la menace de la chancelière de geler le projet de gazoduc  suite à l’empoisonnement d’Alexei Navalny, Berlin n’envisage en l’état des choses aucune intervention dans le dossier Nord Stream 2 : “le gouvernement allemand considère ce projet comme économique et a toujours refusé de s’immiscer dans la discussion pour le freiner.” affirme le porte parole du gouvernement. Cela s’explique en grande partie par l’ampleur des enjeux économiques que représente pour l’Allemagne ce projet considérable. En effet, Berlin demeure encore dépendant du gaz russe, ce qui en fait un sujet primordial, sans compter “qu’après avoir remplacé le nucléaire par le charbon, l’Allemagne a donc besoin de ce gaz russe pour se dé-carboner” poursuit Jean de Gliniasty.

 



Ambre Mathieu 

AUSG – Pôle Presse

 

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