#Décryptage – Japon – Corée du Sud : La guerre des îlots.

Le 30 mars 2021, Le Japon approuvait des manuels pour lycéens revendiquant les îlots Dokdo-Takeshima comme territoire japonais. Une décision fortement contestée par le gouvernement Coréen, car la Corée du Sud considère ces îlots comme faisant partie de son territoire national, et qu’elle les administre depuis 1954. Un point de friction territorial qui n’est que l’illustration de problématiques de fond liées à un devoir de mémoire du passé nippo-coréen.

(Par souci d’anonymat le nom de l’étudiante qui a témoigné pour cet article ne sera pas communiqué).

Les îlots de la discorde 

Îlots Dokdo” en coréen, “Liancourt” en anglais et français, ou encore “Takeshima” en japonais, autant de noms pour désigner une seule et même zone géographique. Derrière cette multitude d’appellations se cache une vraie problématique diplomatique. Les îlots, situés en mer de l’Est, sont source de conflits entre la Corée du Sud et le Japon depuis la décolonisation japonaise en Corée en 1945. Un élément de friction qui a refait surface lorsque le 30 mars 2021, le ministère de l’éducation japonais a approuvé des manuels destinés à des lycéens, présentant les îlots Dokdo-Takeshima comme territoire japonais, et occupés illégalement par la Corée. La décision révélée par l’agence centrale de presse coréenne (KCNA) a immédiatement été contestée par la Corée du Sud. Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères de Corée du Sud, Choi Young-sam, a demandé la correction immédiate de faits qu’il décrit comme des « revendications infondées », et Dokdo-Takeshima comme propriété incontestable de son pays :

« En particulier, nous ne pouvons que déplorer et condamner fermement l’approbation des manuels contenant des revendications non fondées sur Dokdo, qui est clairement notre territoire d’un point de vue historique, géographique et en vertu du droit international »

Or,_spoiler alert, aucun de ces deux pays n’a raison. En termes de droit international et maritime, aucun texte n’établit une législation claire quant aux îlots Dokdo-Takeshima, ni ne reconnait le territoire comme appartenant au Japon ou à la Corée du Sud. De plus, les interprétations des faits historiques et cartographiques varient selon la perspective des deux pays, ce qui ne facilite pas l’établissement d’un consensus. La situation est telle que d’une part, la Corée du Sud occupe et administre l’île via son armée depuis 1954, et même un couple de pêcheurs coréens y résident et d’autre part, le Japon se réclame en permanence comme propriétaire de l’île. Lorsque l’on fait des recherches sur la question de Dokdo-Takeshima, on peut trouver diverses vidéos Youtube et slides de la part des deux gouvernements clamant les îlots comme leur propriété. La Corée vantant la beauté de son patrimoine, le Japon déplorant un bout de leur territoire occupé illégalement par la Corée du Sud. Chaque pays a donc sa propre communication autour des îlots Dokdo-Takeshima. (Pour les lecteurs qui ont envie de voir de plus près ce dont je suis en train de parler, les liens des vidéos et documents sont à la fin de l’article).

Photo diaporama de Dokdo-Takeshima du site du ministère des affaires étrangères Coréen. On peut voir l’inscription « La souveraineté territoriale de la République de Corée du Sud est incontestables […] »sur toute les photos du diaporama
Capture d’écran, première page des îlots Dokdo-Takeshima du ministère des affaires étrangères Japonais.

Des interprétations historiques ambiguës

L’Histoire des îlots Dokdo-Taleshima est … archaïque. Les interprétations historiques sont contradictoires. Si on tente de remonter aux premiers texte et cartes, des îlots nommés Ulsan Do sont mentionnés par des écrits datant de la dynastie de Silla. Ces textes relatent que la Corée aurait conquis ceux-ci en 512. La Corée du Sud interprète aujourd’hui la mention Ulsan Do comme l’ancien nom de Dokdo-Takeshima, ce par quoi elle justifie que les îlots appartiennent à son territoire. Les chercheurs japonais qui ont étudié ces textes, stipuleraient que les écrits font mention d’un autre îlot de la mer de l’Est, et ne justifient donc pas la situation de Dokdo-Takeshima. En ce qui concerne les documents historiques japonais, on retrouve la première mention des îlots sur des cartes datant d’environ 1600.

Il est alors impossible de s’accorder sur les îlots qui mentionnent réellement les cartes et textes historiques, car plusieurs confusions ont eu lieu, notamment dans les noms. En 1840, Le navigateur Von Siebold a par exemple interverti le nom de Dokdo-Takeshima et Ullungdo (île située l’Ouest de l’actuel Dokdo-Takeshima), rajoutant ainsi un peu plus de confusion dans les lectures cartographiques. Le nom de ces îlots changeaient au fil des navigateurs qui découvraient et redécouvraient cet endroit. C’est d’ailleurs à un navire français que l’on doit le nom de « rochers Liancourt ». Cette incertitude laisse place à diverses interprétations quant à la souveraineté de ces îlots, et ne permet donc pas d’établir une situation claire.

D’autre part, suite au traité nippo-coréen de 1904 et en plein contexte de guerre russo-japonaise, le Japon décide d’incorporer les îlots à son territoire en 1905. Plus tard, dans la même année, cette terre serait « terra nullius », c’est-à-dire une terre sans maître. En 1905, la Corée est aussi sous protectorat Japonais, et en 1910, le Japon annexe la péninsule. Les îlots deviennent alors un territoire japonais.

Suite à la seconde Guerre mondiale et à la ratification du Traité de San Francisco en 1951 (traité de paix entre le Japon et les pays anciennement annexés) le Japon renonce à toute terre colonisée, dont les îlots Dokdo-Takeshima. Cependant aucun accord ne règle la situation quant à l’appartenance de Dokdo Takeshima.  En 1952, en pleine Guerre de Corée, le président Sud-Coréen Li Sung-man proclame l’autorité de son pays sur la Ligne Singman Rhee, une délimitation maritime sur la mer de L’Est qui englobait notamment Dokdo-Yakeshima (la ligne a été abolie depuis  l’accord économique entre les deux pays en 1965). Le Japon, en profond désaccord, continue de réclamer la propriété des îlots. Puis, en 1954, la Corée installe une petite troupe armée sur ceux-ci, une situation que le Japon propose alors de porter devant la Cour de justice internationale de La Haye, une tentative refusée par la Corée. Le Japon a retenté de porter l’affaire devant la Cour de la Haye en 2012.

L’histoire ne permet donc pas d’établir un consensus juste sur cette dispute territoriale. Et on peut se demander pourquoi les deux pays sont aussi fermés aux négociations, et continuent de se disputer ce bout de terre. Plus qu’une dispute géostratégique, le contentieux Dokdo-Takeshima révèle d’un problème de fond : la construction d’une mémoire commune que les deux pays peinent à édifier. 

Un passé qui continue d’entacher les relations nippo-coréennes. 

De 1910 à 1945, la péninsule coréenne était une colonie japonaise. Pendant cette occupation, l’armée et le gouvernement japonais ont perpétré des actions qui portaient atteinte aux droits humains. On sait aujourd’hui que les Coréens servaient de main d’œuvre bon marché pour les chantiers et l’exploitation des ressources de la péninsule. Les Coréens ont aussi été utilisés comme cobayes vivants pour certaines expériences scientifiques, et les femmes coréennes étaient exploitées comme « femme de réconfort », c’est-à-dire comme esclaves sexuelles par les soldats de l’armée japonaise. Ces faits laissent un goût amer au peuple coréen. De son côté, le Japon malgré des dédommagements financier envers la Corée, et des excuses plusieurs fois présentées, continue d’occulter certains faits. Le Japon a reconnu ses actions du passé, mais cela reste un sujet tabou. Le deuil est un travail de mémoire commune reste à faire de la part des deux pays. La Corée du Sud a construit une partie de son identité et sentiment national autour de son histoire, donc également son passé traumatique, ce qui peut expliquer que les jeunes générations peuvent encore exprimer des ressentiments sur cette histoire. Une jeune coréenne étudiante à Kyonggi University témoigne d’un sentiment de tristesse, de colère et de culpabilité :

« […] Ils disent qu’il n’y a aucune raison de s’excuser auprès de la Corée parce qu’ils l’ont déjà fait. Dans les années 70, ils ont payé des réparations, mais la décision de recevoir des réparations ne s’est pas reflétée dans les opinions du peuple coréen. […]. Ils minimisent ce qui s’est passé. Un exemple typique est l’île de Hashima. Elle a été inscrite à l’UNESCO comme symbole de la modernisation du Japon (pendant la colonisation) et a été utilisée pour promouvoir la grandeur du peuple japonais à cette époque. Cependant, on ne parle pas du recrutement forcé de Coréens. »

« La raison pour laquelle je ressens de la culpabilité est parce que je pense que nous n’avons rien fait pour les gens de notre pays qui ont connu des moments difficiles à cette époque. »

Le conflit diplomatique qui a éclaté en 2017 entre le Japon et la Corée du Sud est l’illustration d’un passé qui pèse encore sur les relations entre les deux pays. Ce conflit a éclaté suite à une statue érigée à Busan qui commémorait les esclaves sexuelles coréennes, le Japon avait alors coupé les discussions diplomatiques en rappelant ses diplomates. Si la Corée est dans une dynamique de commémoration perpétuelle, le Japon estime qu’il n’est pas nécessaire de revenir sans cesse sur le passé. Le pays souhaite ne pas faire peser ce passé colonial sur les jeunes générations, et donc ne pas s’excuser perpétuellement. Cependant, ce n’est qu’en faisant un deuil commun du passé que les deux pays pourront lier des relations diplomatiques stables, et trouver des solutions justes à leur conflits territoriaux.

                                                                                                                                             Mathilda RUIZ

Press Team

 

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