Breizh Attack : La pré-crise du comité historique – Retour sur la guerre de succession de Bretagne

Pour cette édition 2018 du Comité de crise historique, le choix de la simulation c’est porté sur la guerre de Cent Ans. Dans ces temps reculés du Moyen-âge tardif, l’entrée en crise prend place au scellement du second traité de Guérande en 1381 venant mettre fin à la guerre de succession de Bretagne (1341-1381). Les chroniques troubadouresses débutent ainsi « Ma chère Maman, je vous écris que nous sommes entrés dans le Parlement de Paris, que je sonne déjà kouign-amann et je sonne bientôt kig-ha-farz. A la succession de notre Jean*1, nous combattions les ennemis des Bretons »*2.

Daou Yann : l’opposition entre Penthièvre et Montfort

Une question bretonne. En l’an de grâce 1341, Jean III duc de Bretagne, dit l’hermine flamboyante, rend l’âme sans descendance et cela malgré trois mariages. L’interrogation sur sa succession divise et la Bretagne entre en guerre civile. Deux prétendants se font face :

  •  Jeanne de Penthièvre, dit la boiteuse, fille de Guy de Penthièvre frère du feu Jean III de Bretagne, est marié depuis 1337 à Charles de Blois, parent du roi de France.

  • Jean de Montfort, comte de Montfort-l’Amaury, est le demi-frère de Jean III de Bretagne.

Si Jean III de Bretagne émet une nette préférence pour sa nièce Jeanne, plutôt que pour son demi-frère Jean dont il haïssait la mère Yolande de Dreux, il ne désigne personne pour sa succession dans son testament.

Dans un conflit franco-anglais. Cette querelle de succession prend très rapidement une dimension plus large. De par son lignage, Charles de Blois est le neveu de Philippe VI de Valois, désigné roi de France au détriment d’Edouard III d’Angleterre. Avec son mariage avec Jeanne, héritière des droits de Guy de Penthièvre, et dans la pleine application du droit breton, Charles de Blois hérite des prétentions de la maison de Penthièvre sur la succession pour le duché de Bretagne. Ainsi par le jeu indirect des enchevêtrements généalogiques, la succession à la tête du duché de Bretagne revient entre les mains de la couronne de France.

Face à ces prises de gage des Valois, Edouard III d’Angleterre se rapproche de la maison de Montfort, dont l’héritier Jean s’est auto-proclamé Duc de Bretagne en prenant par la force le château ducal à Nantes. En mai 1345, Jean rend hommage à Edouard III et devient officiellement vassal de Londres.

L’Hermine, le Lion, le Lys

Arbitrage parisien. Au cours d’un arbitrage de Philippe VI à Paris, les deux concurrents présentent leurs arguments.

Pour Jean de Montfort, la Bretagne fait partie de ces duché-pairie*3 et se doit donc d’appliquer à la lettre la loi salique française de la primogéniture masculine et sa dernière jurisprudence royale ayant mené à l’avènement des Valois à la tête du royaume, et au début de la guerre de Cent Ans. A l’inverse, Jeanne de Penthièvre se base sur le droit de représentation breton. Ce droit permet lors d’une succession de fiefs échouant à une femme d’être représentée par son époux. Cette logique juridique bretonne de l’écran juridique permet à Charles de Blois de légitimer ses ambitions de satellisation du duché de Bretagne à la couronne de France.

Paradoxalement, les Penthièvre se basent sur le droit breton alors que Charles de Blois est français. De même, les Monfort se base sur le droit français alors que leur dessein politique s’inscrit dans le désir d’une Bretagne indépendante.

Si mort à Mors. Sentant le vent en sa faveur, Jean de Monfort prend les devants. Il s’installe au château ducal à Nantes, fait main basse sur le trésor et convoque les grands vassaux bretons pour entériner juridiquement sa prise de pouvoir. Cependant, par peur de se voir confisquer leurs terres dans le royaume de France, plus de la moitié des vassaux bretons ne répondent pas à la convocation. Face à cette désinvolture, Jean de Monfort lance une « chevauchée fantastique » visant tant à entériner par la force son titre de duc que faire main basse sur les places-fortes du duché avant que la machine de guerre punitive française se mette en mouvement. Entre temps, Edouard III Plantagenet promet une aide militaire à Jean de Montfort et reconnait ce dernier comte de Richmond. Ce comté anglais entre dans le patrimoine ducal breton. Avant les victoires de Philippe Auguste au XIIIème siècle, la Bretagne fait partie intégrante de l’Empire angevin. Ce soutien lui permet ainsi de disposer d’un relais de puissance en Armorique.

Conflans, Montfort le grand coureur. Pour régler rapidement la situation avant tout envenimement, Philippe VI de Valois convoque à Conflans les deux prétendants à la succession pour arbitrage. Devant le Conseil des pairs de France, Charles et Jean plaident. On reproche très vite à Jean ses prises de contact avec Edouard III d’Angleterre. Ayant préparé sa défense, Jean de Monfort plaide contre l’application du droit breton grâce à la dernière jurisprudence royale sur la succession. Cependant, face à la faible connaissance du droit coutumier breton des juristes parisiens, la défense de Monfort est décevante et la Cour décident en faveur de Charles de Blois. En 1341 par l’arrêt de Conflans, Philippe VI de Valois accepte l’hommage-lige de Charles de Blois et confisque les fiefs français de la famille de Montfort.

Néanmoins, on peut noter la toute relative impartialité des juges de Paris. Charles de Blois reste le neveu de Philippe VI, lui-même pleinement favorable au Penthièvre et à une Bretagne française. Si Philippe VI de Valois ambitionne d’être juge, il est surtout parti à la succession et donc ce jugement est faussé dès le départ. Avant même la fin du verdict, Jean de Monfort fuit Paris pour Nantes, et gagne ensuite Londres pour quémander des subsides à Edouard III qu’il reconnaît maintenant comme roi de France.

In fine, les choses se corsent, le conflit successoral breton entre dans une nouvelle phase, celle du conflit plus large de la guerre de Cent Ans. Les Penthièvre pro-français et les Montfort pro-anglais s’entre déchirent dans une lutte sans fin. Bref, comme le dit le dicton breton « horizon pas net, reste à la buvette. Boire la bolée, c’est toujours mieux que se prendre une branlée ».

Breizh Attack : Guerre, guerre, vente, vente

Réfugié en Bretagne, Jean de Montfort ne fait pas le choix de la bolée de cidre mais boit plutôt la tasse. Le conflit suit différentes évolutions lui permettant de durer dans le temps, malgré le décès des premiers belligérants.

1341-1343 : jeu à somme nulle. Bien que solidement enraciné en Bretagne grâce au contrôle des places-fortes ducale, le parti montfortiste enchaîne les défaites. A la tête d’une armée française de 7000 hommes, Jean II, duc de Normandie, avance rapidement en Bretagne verrouillant rapidement l’hinterland nantais pour l’asphyxier. Officiellement en trêve avec le royaume de France, Edouard III d’Angleterre ne peut rompre la trêve d’Espléchin en cours depuis la bataille de l’Ecluse. Sans aucun renfort et acculé à la défaite, Jean de Montfort se rend. Arrêté et incarcéré au Louvre, le parti montfortiste est privé d’un leader charismatique et du soutien des grands seigneurs bretons en voie de dislocation. La guerre de succession de Bretagne aurait pu s’arrêter là, cependant face au péril, Jeanne de Flandre épouse de Montfort, reprend la tête du parti et rallie les forces vives bretonnes depuis Hennebont. Elle obtient un traité d’alliance avec Edouard III qui dépêche en Bretagne une armée de poche*4. Edouard désire ouvrir un nouveau front face à Philippe, cependant les caisses de l’Echiquier sont vides et toute grande expédition ne peut donc se faire qu’au prix d’un affaiblissement des garnisons en Guyenne et à la frontière écossaise. Le pari est risqué. Rapidement, la situation se retourne rapidement en faveur du parti monfortiste et des Anglais qui réussissent à installer une solide tête de pont en Bretagne*5. La guerre s’éternise sans voie de résolution, en 1343 une trêve est signée.

1354-1362 : statu quo et négociations larvées. La libération de Jean de Monfort lui permet avec l’aide d’un corps expéditionnaire anglais de reprendre de nombreuses villes aux Français comme Vannes et Quimper. Auréolé de gloire sur les terres de ses ancêtres celtes, Jean de Montfort décède en 1354. Jeanne Flandre atteinte de folie, son fils trop jeune pour gouverner, Edouard III reprend les rênes de la guerre en Bretagne en l’incluant complétement dans la guerre de Cent Ans. Au-delà des frontières du duché, le royaume de France est neutralisé. Suite aux défaites de Crécy puis de Poitiers permettant la capture du roi, le Royaume privé de leader doit gérer l’une des plus grandes crises sanitaires du Moyen-âge, la grande peste fait ses ravages. Les capitaines anglais gagnent du terrain, Charles de Blois et les Français se retrouvent petit à petit décrédibilisés et perdent les « cœurs et les esprits » bretons. Face aux massacres inutiles des blésistes, l’idée d’une Bretagne pro-anglaise fait son chemin. Les avantages économiques (commerce du sel) et géostratégiques (position clé entre Angleterre et Guyenne) d’un tel ralliement réussissent à convaincre les derniers indécis.

En 1347, Charles de Blois est capturé, évitant une exécution sommaire, il est écroué pendant cinq ans à la tour de Londres. La guerre entre dans une phase de statu quo entre le décès de Jean de Montfort et l’emprisonnement de Charles de Blois. Dans ce contexte, le 26 mars 1351 a lieu le Combat des trente opposant pendant une journée trente chevaliers franco-bretons contre trente chevaliers anglo-germano-bretons. Cette « bataille à volonté »*6 reste dans les mémoires comme un haut fait de la chevalerie.

Pour éviter l’enlisement, Edouard III fait volte-face et obtient le traité de Westminster en 1353. Par ce traité, Edouard accepte que Charles de Blois devienne duc de Bretagne à la condition que ce dernier s’engager à verser une rançon*7 et à signer une alliance perpétuelle avec l’Angleterre. Cette alliance doit être solidement enracinée par le mariage du jeune Jean de Penthièvre avec Margareth, fille d’Edouard III. Si Philippe VI valide cet accord de paix, les grands du royaume ne sont pas de cet avis et passent à l’action jusqu’à faire échouer les négociations.

1362-1364 : le dogue noir de Brocéliande passe à l’action. Les hostilités entrent dans une dernière phase quand le fils de Jean de Montfort revient en Bretagne, âgé de 22 ans, Jean IV est autorisé à revenir sous conditions comme une alliance Anglo-bretonne, une autorisation préalable à tout mariage, la remise en gage de certaines places fortes, etc. Ne respectant pas les conditions d’Edouard, il désire s’entendre avec Charles de Blois en vue d’un traité de paix et d’un partage de la Bretagne en zone d’influence. C’est sans compter sur l’opposition complète Jeanne de Penthièvre, épouse de Charles de Blois, qui réussit relancer les hostilités. En 1363, la guerre reprend et Charles s’entoure d’un jeune stratège prometteur ayant gagné le respect de la noblesse française à la pointe de son épée. « Le courage donnant ce que la bonté refuse » telle est sa devise. Bertrand du Guesclin permet à Charles de remporter une série de succès. En 1364, les conditions sont de nouveaux réunies pour des négociations, que Jeanne réussie de nouveau à faire échouer. Renversé d’un coup de lance à la bataille d’Auray en 1364, Charles de Blois lâche pied puis succombe. Avec lui s’éteignent les prétentions des Penthièvres sur la Bretagne.

Si Jeanne a fait fi de la première partie du dicton breton « sans peur des Francs, dur est mon cœur, tranchant est mon acier … », Charles a respecté la fin « « plutôt la mort que la souillure », sans pour autant être breton. Breizhtoné-vous, « entre mariage et regret, il n’y a que l’épaisseur de la haie ! ».

Guérande : le grain de sel de trop

Guérande I 1365 : régler une succession. En avril 1365, le traité de paix est signé. Jean IV de Montfort devient duc. Disposant d’une faible légitimité dans les cœurs bretons, il use de compromis en édifiant la loi successorale bretonne. La primogéniture masculine de la succession est assurée par les Montfort, cependant en cas d’absence de mâle, l’effectivité du pouvoir doit échouer aux mâles Penthièvres. Pour satisfaire les Penthièvre, Jeanne conserve ses terres et bénéficie d’une rente annuelle.

Charles V, nouveau roi à la tête d’un royaume de France appauvri, n’a pas les moyens de s’opposer à cette solution. En acceptant cette résolution, il ne jette pas Jean IV dans les bras d’Edouard III et officialise de manière indirecte la souveraineté française sur la Bretagne et consolide la masculine du droit successoral au détriment des prétentions anglaise sur la couronne des Capétiens. Au passage, il s’assure la sympathie de la noblesse bretonne, et Olivier de Clisson entre à son service.

Neutraliser la Bretagne. Si la question de la succession est réglée, la Bretagne demeure divisée entre les nobles aux penchants neutralistes après des années de guerres et Jean IV de Montfort en proie au respect des traités signés avec Londres. Pour respecter les conditions de son retour en Bretagne, il se marie avec la sœur du Prince Noir et ratifie un traité d’alliance avec Edouard III malgré face à la réprobation de la noblesse. En 1373, une armée anglaise débarque à Saint-Malo, véritable casus belli, Charles V envoie à leur rencontre le connétable à la tête de 14 000 hommes. La Bretagne se retrouve de nouveau entre deux feux, et en deux mois se retrouve complétement occupée par les Français. Les Anglais sont balayés et les opérations de secours tournent au fiasco entre 1373-1375. Jean IV jeté à l’opprobre par ses sujets est contraint à l’exile. Le duché de Bretagne échoue à la Maison d’Anjou.

Guérande II 1381 : « Monsieur le Duc de Bretagne, passez-moi le sel » Charles V de Valois. Par un jugement de la Cour des pairs, Charles V confisque le duché de Bretagne. Par cette décision, il écarte les Penthièvres de la succession et se met à dos les nobles Bretons en radicalisant leur tendance autonomiste. La France devient l’ennemi breton numéro un, la division Penthièvre-Montfort ne tient plus et la noblesse bretonne par patriotisme se joint au duc Jean IV. En 1379, Jean de Penthièvre revient en Bretagne acclamé par un peuple sur le pied de guerre et solidement attaché à son autonomie. Charles V se résout à lâcher prise et renégocie les termes du traité de Guérande pour consolider aspirations bretonnes autonomistes, neutraliste et la satellisation française du duché. Jean IV est officiellement reconnu Duc de Bretagne, mais il doit prêter hommage au roi de France, verser une indemnité*8 et renvoyer ses conseillers anglais. « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage », la neutralité de la Bretagne enfin imposée, Jean IV développe son duché et le fait prospérer à l’abri des affres de la guerre de Cent Ans.

Cidre ou chouchen, Blanche Hermine ou Jument de Michot, le comité de crise historique de cette édition 2018 du LyonMUN s’ouvre sur cette réunion de ratifications du traité de Guérande réaménagé. Le devenir du duché de Bretagne sera-t-il source de rapprochement ou bien une nouvelle source de discorde… L’Histoire est dans ton camp honorable délégué, fait nous rêver mais n’oublie jamais « An hini na avantur netra na koll na gounid ne ra ». On pourrait imaginer une traduction « qui ne risque rien ne perd ni ne gagne », ce qui ne nous avance pas mieux.

Gilles Texier
Grand Chambellan du Comité de crise

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*1 En Breton, Jean se dit Yann.

*2 Toute ressemblance avec un bagad de trois hommes nantais est fortuite. Comme l’énonce le proverbe breton « qui veux savoir les ragots, passe sa vie au bistrot », sinon il existe toujours les prisons de Nantes si vous voulez vous jeter dans la Loire.

*3 Dont les ducs sont pairs de France et ont voie au chapitre lors de l’assemblée des pairs de France. Donc la Bretagne est un duché affilié à la monarchie française.

*4 C’est-à-dire 34 hommes d’armes et 200 arches.

*5 En août 1342, les Anglai débarquent 1350 combattants à Brest.

*6 Cela signifie que les combattants choisissent librement leur manière de combattre (à pied, à cheval, etc).

*7 D’une somme de 300 000 écus.

*8 200 000 livres.

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